love at first sight
March 23, 2013
A young British man has been convicted of manslaughter after killing a gay teen by setting him on fire.
The BBC reports that 20-year-old Jordan Sheard has been sentenced to three and a half years in jail for the death of Steven Simpson after pleading guilty to manslaughter charges. Simpson, 18, died one day after sustaining “significant burns” in June 2012, according to the report.
Simpson had Asperger’s syndrome, a speech impairment and epilepsy, the Yorkshire Post noted. The teen had reportedly been dared to strip down to his underpants before being doused in tanning oil, after which Sheard set him aflame at the party. Other reports said that anti-gay messages, including “gay boy” and “I love d*ck,” had been found scrawled across Simpson’s body.
Detective Sean Middleton described Simpson to the BBC as “a very caring and likeable young man” and a “generous spirit was taken advantage of and a single thoughtless act resulted in his death.”
A number of local lesbian, gay, bisexual and transgender (LGBT) rights advocates said they believed Sheard’s prison term to be too lenient, but prosecuting attorney Tim Warburton nonetheless told The Star that the sentence was “within the range of what would be expected had it been considered a hate crime,” and that it would not be appealed.
“This was a cruel case of bullying based on Steven’s sexuality and disability,” Warburton is quoted as saying. “While we accept Jordan did not intend to kill Steven, his actions did lead to his death.”
Meanwhile, Sheard’s attorney said his client had been “deeply and significantly affected by what he has done and the tragic consequences that ensued,” which describing Simpson’s death as a “stupid prank that went wrong in a bad way,” the Daily Mail noted.
Copyright © 2013 TheHuffingtonPost.com, Inc.
[Photo: Steven Simpson.]
Antigay Attitudes Intensify in Russia | Advocate.com
A new study finds Russians more hostile toward LGBT people than they were eight years ago.
By Trudy Ring
March 13, 2013
As Russia contemplates a new national antigay law, a new survey indicates hostility to LGBT people in the country is on the rise.
In the survey released Tuesday by the Levada Center, a Russian polling organization, 22% of respondents said they think LGBT people should be “cured,” up five percentage points from eight years ago, when a similar poll was conducted, Gay Star News reports. Some 23% of respondents expressed a live-and-let-live attitude toward the LGBT population, down seven percentage points in the past eight years. A total of 16% said LGBTs should be isolated from society, up from 12% in the previous study.
Other findings included that 85% opposed same-sex marriage, 87% did not want gay pride celebrations in their cities, 80% opposed letting gay couples adopt children, and 5% said LGBT people should be “liquidated.”
The survey of 1,600 Russians, conducted in February, comes as the national government considers a law against “homosexual propaganda” similar to those enacted in the city of St. Petersburg and nine other cities or regions. The law would impose fines for any positive public mentions of homosexuality that might be accessible to minors, in effect outlawing pride parades and other public events. It was approved by the State Duma, the lower house of Parliament, in January, but must go through two more votes and be signed by President Vladimir Putin before taking effect.
Copyright © 2013 Here Media Inc.
[Photo: Gay right activists brave flying rotten eggs thrown at them by antigay activists during a gay “kiss-in” protest just outside the lower house of Russia’s Parliament, the State Duma, in December [2012].]
Dimanche 10 mars 2013, Minorités a publié des articles et des lettres à propos de l’impérialisme LGBT :
- « Contre l’impérialisme LGBT » par Didier Lestrade
- « Queers et féministes contre le racisme et le colonialisme » par P!nk Bloc
- « On ne peut pas ne pas articuler » par Le Bougnoulosophe
Commission from one boyfriend to another.
Super sweet, cute couple. Twas an honor to create this present. The only requirements were the clothes the guys were wearing (that Chanel jacket was a bitch, but fulfilling to complete.) Happy Birthday, Mouctar!
— Joseph Massad, The Empire of Sexuality: An Interview with Joseph Massad (via hummussexual)
Dans l’entretien reproduit ci-dessous, d’abord publié dans les pages de la RdL n° 9 (janv.-fév. 2012), Joseph Massad dénonce le projet impérialiste d’universalisation des normes occidentales de la sexualité – à travers notamment l’imposition au monde non-occidental du dualisme homo/hétéro – et il critique l’action des ONG LGBT qui relaient selon lui ce projet. Ces analyses ont suscité de vives discussions au sein du collectif éditorial de la RdL et au-delà. Comme chaque fois que l’on touche aux ressorts profonds de nos engagements, le risque d’une hystérisation du débat menaçait ! Nous avons donc choisi d’organiser un échange polémique entre, d’une part, Philippe Colomb et Stéphane Lavignotte et, d’autre part, Joseph Massad, échange que nos lecteurs pourront découvrir dans la RdL n° 10 qui vient de paraître. Nous espérons que le problème soulevé aura trouvé à travers cet échange une formulation plus exigeante et plus rigoureuse, loin des simplifications et des interprétations abusives.
Propos recueillis Par Félix Boggio Éwanjé-Épée et Stella Magliani-Belkacem**
À Propos de : Joseph Massad, Desiring Arabs, Chicago, University of Chicago Press, 2007, 472 p., 22,50 $.
De prime abord, rien de commun entre les politiques réactionnaires et criminelles des organisations qui promeuvent l’abstinence avant le mariage pour lutter contre le sida, et les revendications d’égalité des droits pour les homosexuels au Moyen-Orient. Mais, nous dit Joseph Massad, cette première appréhension masque le fait que les deux camps, aussi opposés soient-ils, ont en commun d’universaliser une certaine conception de la sexualité et de naturaliser le dualisme homo/hétéro. En participant ainsi à l’exportation impérialiste d’un cadre de pensée, ils invisibilisent et détruisent les formes de vie singulières des pays dont l’histoire n’a été celle ni de l’Europe ni des États-Unis.
*Joseph Massad enseigne à l’université de Columbia, à New York, il est notamment l’auteur de Colonial Effects: The Making of National Identity in Jordan et de The Persistance of the Palestinian Question (2006). **Félix Boggio Éwanjé-Épée et Stella Magliani-Belkacem ont coordonné Race et capitalisme (2012) et coécrit Les Féministes blanches et l’Empire (2012).
La dualité homo/hétéro, une exportation coloniale
Dans vos travaux et vos interventions, vous soulignez que l’imposition des catégories homo/ hétéro dans le monde non occidental est inséparable de la politique des impérialismes et de la domination du mode de production capitaliste. Pouvez-vous décrire ce processus ?
La difficulté à parler d’un terme particulier comme «sexualité » tient aux efforts actuellement déployés en Europe et aux États-Unis pour l’universaliser. Dans ce contexte spécifiquement euro-américain, le besoin ou, plutôt, la nécessité de la considérer comme une catégorie toujours déjà universelle s’est imposée et a augmenté de façon sensible depuis les années 1970. Le but de mon travail n’est pas de rappeler que la « sexualité » fait l’objet d’expériences différentes dans des contextes historiques et géographiques différents, et que des interprétations «culturelles» variées l’informent ; non, ce sur quoi il s’agit pour moi d’insister, c’est que la « sexualité », en tant que catégorie épistémologique et ontologique, est le produit d’histoires et de formations sociales euro-américaines spécifiques, que c’est une catégorie « culturelle » euro-américaine qui n’est pas universelle ni nécessairement universalisable. En effet, même si la catégorie de sexualité a voyagé avec le colonialisme européen et a été introduite dans les États non européens, le processus de son adoption dans ces contextes n’a été ni identique ni même nécessairement symétrique à son déploiement en Euro-Amérique John D’Emilio a avancé il y a déjà de nombreuses années l’idée selon laquelle «les gays et les lesbiennes n’ont pas toujours existé. Ils sont le produit de l’histoire et sont apparus à une époque historique spécifique […] en liaison avec les rapports capitalistes.» Il nous faut ici préciser que cela est également vrai des hommes et des femmes straight et hétérosexuels; eux aussi sont le produit d’une époque historique spécifique, et leur production et émergence historiques sont également spécifiques aux régions du monde – et en leur sein aux classes – où un type spécifique d’accumulation de capital est intervenu et où certains types de rapports de production capitalistes se sont imposés.
Dans Islam and Liberalism, mon prochain livre, je soutiens que les formes d’intimité propres au capitalisme, en tant que mode de production universalisant, et ses modes de structuration des rapports capitalistes n’ont pas été institutionnalisés de la même façon de part et d’autre des frontières juridiques et économiques nationales, ainsi que dans le quotidien et les pratiques intimes de différents peuples, vie intime, ces classes étant elles-mêmes le produit du développement inégal capitaliste. Si le capital impérialiste produit souvent de nouvelles identités, et notamment des identités sexuelles liées à la dissémination au niveau mondial de la forme de la famille nucléaire bourgeoise et hétérosexuelle, les nouvelles identités sexuelles qu’il crée dans la périphérie se définissent rarement selon la dualité homo/hétéro. Le fait que les mouvements internationalistes gay s’efforcent d’assimiler ces identités en les forçant à entrer dans le cadre de la dualité homo/hétéro est en soi un symptôme culturellement impérialiste de la pénétration du capital impérialiste dans ces pays, et non pas le résultat ou l’effet d’une telle pénétration, dans la mesure où, dans la plupart des cas, le capital impérialiste s’est montré incapable d’imposer les normes de l’identité sexuelle européenne à la majorité de la population. Ici, nous devons garder à l’esprit que, comme Edward Said nous le rappelait: « l’impérialisme est une exportation d’identité1.» Son mode d’action consiste à produire ce qui n’est pas l’Europe comme différent ou parfois comme presque identique (ou potentiellement identique) à l’Europe.
Cherchant à montrer l’effet du capitalisme sur l’émergence des identités gay et lesbienne en Occident, D’Emilio a suggéré que ces identités sexuelles étaient le produit de la conjonction d’un certain état des relations de travail, qui exigeaient de nouveaux modes d’habitation et de migration, de la dissolution ou du moins de l’affaiblissement des liens familiaux, du développement d’une société de consommation et de l’émergence de réseaux de sociabilité produisant, modelant et permettant la formulation de désirs sexuels nouveaux. Mais si les croisés de l’identité sexuelle ont tant insisté sur la présence de telles identités dans divers pays de la périphérie, y voyant une preuve du parallélisme entre leur histoire et celles de l’Europe et des États-Unis, ils flattaient avant tout par là les identifications subjectives d’une petite élite dans ces pays, et négligeaient entièrement l’absence des structures économiques et sociales qui avaient conduit à l’émergence de ces identités en Occident.
Du rôle des ONG dans l’universalisation de valeurs impérialistes
Votre travail a mis en cause les politiques d’internationalisme gay menées par des ONG occidentales et leurs éventuels partenaires dans le monde arabe. Quelles sont les conséquences politiques de cette mise en cause, en particulier dans la lutte contre l’hétérosexualisation du monde ?
Depuis les années 1980, et de façon encore bien plus intense depuis la chute de l’Union soviétique, l’impérialisme néolibéral américain s’est efforcé de supplanter tout militantisme indépendant issu de la société civile dans le monde par des organisations non-gouvernementales qu’il a lui-même créées ou récupérées, et dont il assure la formation et le financement. Ces organisations sont acquises à un programme américain internationalisé – lui-même sous-tendu par une épistémologie et une ontologie sexuelles occidentales – touchant aussi bien aux identités, aux droits individuels, aux principes de gouvernement, à l’économie, à l’administration, au droit, à la finance et aux investissements internationaux qu’à la religion, à la culture, aux arts ou encore à la littérature. L’objectif était de réduire à néant toutes les tentatives d’organisation collective qui avaient pu se développer dans ces pays pour lutter contre des dictatures pro-occidentales, ou l’économie néolibérale, ou encore le contrôle impérialiste américain ou européen, pour n’évoquer que les principaux points de confrontation. Le rôle de ces ONG a été déterminant pour exporter le système de valeurs spécifique et restreint des libéraux américains protestants de la classe moyenne blanche et urbaine, et pour le faire apparaître comme universel. De même que ce système de valeurs a été imposé en Europe occidentale aussi bien au niveau des élites qu’à celui du peuple, il s’agissait désormais de l’imposer au reste du monde, première étape de l’imposition de la vision américaine du futur de l’humanité (une humanité forcément néolibérale). Ces ONG ont donc parachevé le travail de terrain déjà amorcé par le FMI et la Banque mondiale au cours des décennies précédentes, travail qui avait mené à la crise de la dette des années 1980.
Ce modèle avait bien sûr déjà été imposé à l’intérieur des États-Unis : il avait remplacé le type d’organisation caractéristique des années 1960, initié par des groupes qui par exemple refusaient la façon dont l’État et la société définissaient la citoyenneté selon une perspective racialisée et genrée ou qui résistaient à la normativité sexuelle, pour n’évoquer que quelques-unes de ces luttes. Une bonne partie de cette énergie a été récupérée dans les années 1970 pour être réinvestie dans des ONG financées par l’État ou par des fondations privées ayant acquis pendant la Guerre froide une longue expérience de la promotion des politiques impériales américaines (il faut ici mentionner le rôle majeur joué dans cette entreprise par la fondation Ford). Les territoires palestiniens occupés furent le plus vaste théâtre de la mise en œuvre de ce programme en dehors des États-Unis. La grande majorité des organisations de la société civile en Cisjordanie et dans la bande de Gaza furent ainsi décimées et remplacées par des ONG occidentales liées au processus de paix et soumises aux règles découlant de l’alliance américaine et européenne avec la colonie de peuplement juive et ses intérêts. Dans le cas de Gaza et, dans une moindre mesure, de la Cisjordanie, ces efforts firent l’objet d’une contre-offensive politique, mais celle-ci prit une seule forme, à savoir la constitution d’ONG islamistes financées localement ou internationalement, mais pas par l’Occident.
La grande majorité des organisations de la société civile en Cisjordanie et dans la bande de Gaza furent ainsi décimées et remplacées par des ONG occidentales.
C’est dans ce contexte que l’internationalisation de l’identité gay – une entreprise plus publique et plus particulière que l’internationalisation de l’identité straight et de l’hétérosexualité, qui est un projet bien plus général, et qui porte sur une échelle de temps bien plus étendue – se voit défendue par des hommes gays blancs, néolibéraux et américains (ou européens). Au même moment, partout dans le monde, des femmes blanches américaines (ou européennes) impérialistes s’affairent pour sauver des femmes non-blanches d’hommes non-blancs. Ainsi les uns et les autres travaillent à apporter la liberté aux masses «homosexuelles» opprimées de par le monde, tandis qu’au même moment la moitié des États américains ont dans leur code civil des lois criminalisant l’homosexualité – des lois qu’il fut finalement nécessaire d’abolir toutes en 2003 par l’intervention de la Cour suprême américaine, afin de pouvoir mieux promouvoir ce programme d’universalisation des valeurs libérales américaines.
Dans ce cadre, seule une organisation gay internationaliste arabe a été créée au Liban, et quelques autres en Israël, ces dernières étant animées par des citoyens palestiniens d’Israël qui soutiennent que l’adoption de la dualité homo/hétéro pour se définir est essentielle à la lutte pour la libération de ceux qui sont opprimés en raison de leur sexualité, dans leur pays et au-delà. Ce faisant, ils contribuent à leur insu (ou peut-être sciemment, à force) à la répression de ceux qui ne sont pas acquis au dualisme occidental hétéro/homo. Leur tentative de normaliser le monde arabe en le transformant en une imitation de l’Euro-Amérique découle de leur croyance naïve – mais néanmoins pernicieuse – que les Arabes sont déjà soumis à la dualité homo/hétéro, et qu’il s’agit simplement de libérer les homosexuels parmi eux. On a ici affaire à une croyance presque religieuse, comme le manifeste leur zèle missionnaire. En réalité, leur intervention participe à l’hétérosexualisation de la majorité des Arabes et à l’homonormalisation d’une minorité d’entre eux. Ce que ces organisations tentent d’imposer, c’est un régime de sexualité qui dépend d’une ontologie occidentale relativement récente, selon laquelle les désirs sexuels de chacun(e) expriment sa vérité profonde, la vérité de l’identité de chacun(e), de ce qu’il/elle est.
Ces organisations sont secondées dans cette entreprise par les groupes internationalistes gays arabes au sein de la diaspora américaine et européenne, qui sont partie intégrante de l’internationale gay impérialiste blanche. Si, à une époque antérieure, Gayatri Spivak a pu décrire une situation dans laquelle des hommes blancs désiraient sauver des femmes «basanées» d’hommes «basanés»2, à l’ère de l’internationale gay et de la réappropriation par la droite du concept d’«agency», de puissance d’agir, la situation s’est considérablement compliquée. Aujourd’hui, s’il fallait la décrire, il faudrait dire que des femmes basanées (gay ou straight) et des hommes gays basanés (qui soit résident dans la métropole euro-américaine, soit travaillent dans leur pays d’origine pour des ONG financées par des fonds euro-américains) et leur alliés blancs de tous genres et de toutes sexualités ont entrepris de sauver des femmes basanées (qu’elles soient «gay» ou « straight ») et des hommes «gay» basanés (dans le Tiers-Monde aussi bien qu’en Europe et aux États-Unis) d’hommes « straight » basanés.
Dans le même temps, les efforts des internationalistes aussi bien gay que straight sont soutenus par l’internationalisation de l’homophobie et son exportation dans des régions du monde où ni les identités homosexuelles ni les identités homophobes n’existaient auparavant. Partout dans le monde, les organisations et les idéologies conservatrices et homophobes, qu’elles soient laïques ou religieuses, travaillent à exporter les «valeurs familiales» américaines. Il s’agit par là d’hétérosexualiser les non-Européens et de leur enseigner l’homophobie, deux processus toujours conjoints. Cet objectif est poursuivi non seulement à travers des projets d’ingénierie sociale, comme ceux mis en œuvre par les ONG financées par l’Occident, mais aussi par des interventions au niveau législatif. On a ainsi, d’un côté, des appels à criminaliser certains types de conduite sexuelle considérés comme faisant obstacle à l’imposition de la dualité américain hétéro/homo – ici désignée comme l’expression des « valeurs familiales» chrétiennes et américaines – et, de l’autre, au contraire, la revendication par les internationalistes gays que ces conduites soient « décriminalisées », pour permettre la réalisation de leur propre projet de dualisation hétéro/homo – désigné dans ce cas comme la «libération» des minorités sexuelles. Nous avons vu à quoi cela a conduit en Ouganda, où les internationalistes gays américains et les évangélistes américains s’affrontent sur ces questions, prétendument au nom des Ougandais, ou encore avec l’intervention de plus en plus importante de Pat Robertson, l’évangéliste américain de droite, islamophobe et homophobe, dans des pays comme le Kenya ou le Zimbabwe, où il a installé des bases de son American Center for Law and Justice. Nous assistons donc ici à une exportation des guerres culturelles occidentales, les deux camps étant tout aussi racistes et colonialistes l’un que l’autre, et partageant une exportation impérialiste majeure : la dualisation hétéro/homo du monde. L’effet principal de ce processus ne peut être que, d’un côté, l’hétérosexualisation massive des non-Européens qui se rangeront à l’impératif du dualisme en acceptant l’hétérosexualité et, de l’autre, la minorisation de ceux d’entre eux qui se rangeront à cet impératif en acceptant l’homosexualité et l’identité gay, ou qui refuseront de s’y ranger en rejetant ce dualisme – ces deux dernières catégories devenant par là les cibles d’une autre exportation occidentale, à savoir l’homophobie.
Une complicité épistémologique et ontologique avec l’impérialisme
Que répondez-vous à ceux de vos détracteurs qui vous accusent d’invisibiliser les Arabes qui s’identifient comme gays, ou encore de faire des organisations LGBT arabes des agents de l’impérialisme?
Je n’ai jamais cherché à rendre qui que ce soit invisible. Et je serais d’ailleurs bien incapable de rendre invisibles les Arabes qui s’identifient comme « gay » ou comme «homosexuels». Ceux des Arabes vivant dans le monde arabe qui adoptent cette identité et qui cherchent à l’internationaliser et à l’imposer à tous, à travers l’intervention d’organisations financées par l’Occident (ou plutôt, pour être tout à fait exact, à travers une organisation située à Beyrouth), sont soutenus à la fois symboliquement et financièrement par un énorme appareil impérialiste. Celui-ci non seulement les rend visibles, mais invisibilise les Arabes, bien plus nombreux, qui par leurs désirs ou leurs pratiques sexuelles, qu’ils concernent des personnes du même sexe ou du sexe opposé, refusent la dualité hétéro/homo comme mode d’organisation de leur identité, et qui rejettent plus encore de considérer leurs désirs sexuels comme l’expression de leur vérité la plus intime – ce qui est précisément ce qu’exige le régime occidental de la sexualité.
Je n’ai jamais qualifié les « Arabes LGBT » d’agents de l’impérialisme, contrairement à ce que les internationalistes gays ont pu affirmer. Il faut noter ici que l’aile universitaire de l’internationale gay souffre d’un analphabétisme théorique flagrant. Ce que j’ai dit, c’est que les Arabes internationalistes gays sont complices de l’impérialisme – et leur complicité n’est d’ailleurs pas sans rapports avec celle des nationalistes arabes ou des islamistes arabes (dans Desiring Arabs, j’étudie la façon dont ces trois groupes sont devenus complices de l’impérialisme et de l’orientalisme euro-américains). Certes, tous ces groupes (et dans le cas des internationalistes gays, je me réfère ici à ceux qui se trouvent à Beyrouth et en Israël) sont anti-impérialistes, au sens où ils s’opposent à la présence politique, économique et militaire des États-Unis ou des pays européens dans le monde arabe, au sens encore où ils s’opposent aux guerres menées par les États-Unis contre le monde arabe et musulman, et où ils s’opposent à l’agression israélienne et sioniste contre la Palestine et les Palestiniens. Cela est tout à fait clairement affiché dans toutes leurs déclarations officielles, dans tous les textes qu’ils produisent. Mais la complicité dont je parle se situe au niveau de l’épistémologie et de l’ontologie. Ce que j’ai étudié, c’est la façon dont tous ces groupes ont commencé à se comprendre eux-mêmes au travers d’une ontologie et d’une épistémologie européennes universalisées qui s’étaient disséminées par le biais de l’impérialisme. Le fait que les nationalistes arabes se mettent, à la fin du xixe siècle, à se concevoir eux-mêmes et à concevoir leur histoire en termes culturels et civilisationnels est une conséquence de cette universalisation impérialiste. Le fait que, à la même période, les musulmans commencent à parler d’une chose aux contours peu définis: l’«Islam», qui s’opposerait à quelque chose qui s’appellerait l’« Occident », et le fait que certains d’entre eux commencent à considérer l’Islam comme une «religion» ou une «civilisation»: voilà encore un effet de l’imposition et de l’intériorisation de schèmes orientalistes et impérialistes. C’est exactement la même chose pour le tout petit nombre d’Arabes qui s’identifient comme gays et sont regroupés au sein des organisations internationalistes gays : ils sont complices d’un régime sexuel impérialiste qui entend réaménager le monde pour qu’il se conforme au dualisme hétéro/homo, qu’eux-mêmes adoptent sans le mettre en question et qu’ils veulent absolument diffuser à travers le monde arabe comme s’il s’agissait de la voie de l’émancipation.
Si l’on peut parler de complicité impérialiste de l’internationale gay, y compris de ses membres arabes, c’est au sens où ils appellent les Arabes qui refusent l’hégémonie impérialiste du dualisme hétéro/homo à désapprendre et à im-penser [unthink] la façon dont ils désirent, et à redéfinir leurs désirs conformément à la dualité hétéro/homo. Ce qu’ils leur disent par là, c’est que leur façon d’exister et de penser est une forme de fausse conscience, dont ils doivent se débarrasser, parce que leur vérité profonde réside dans l’adoption de la dichotomie impériale hétéro/homo, et que c’est là par conséquent la condition de leur émancipation.
Qu’est-ce qui explique selon vous que ces détracteurs aient en revanche porté leurs faveurs sur l’ouvrage de Jasbir K. Puar, Terrorist Assemblages. Homonationalism in Queer Times3 ?
Je pense que ces groupes internationalistes gays, qui s’opposent à l’impérialisme au niveau international et rejettent le nationalisme impérialiste américain, ont trouvé dans le livre de Puar – un livre très important et décisif – une façon de sortir de l’impasse dans laquelle ils avaient le sentiment (justifié) que mon livre, Desiring Arabs, les conduisait. Mon travail (et c’est une question que j’approfondirai dans mon prochain livre, Islam in Liberalism) part de l’idée que la sexualité est, comme je l’ai dit, une formation culturelle, et non une catégorie universelle, et que par conséquent la seule façon de diffuser «la sexualité» universellement est l’impérialisme, de sorte que ceux qui adoptent ses identifications et ses dualités relaient un projet d’universalisation impérialiste. Le remarquable livre de Puar, quant à lui, ne part pas de la contestation de l’universalisation de la sexualité ou des identités sexuelles (que l’auteur, si je comprends bien, considère comme données) : ce qu’il dénonce, c’est un phénomène plus spécifique, à savoir la nationalisation de l’identité gay aux États-Unis (et en Europe) sous la forme de l’homonationalisme (une heureuse invention lexicale de Puar) et de la forme impérialiste de son internationalisation. Ce que l’auteur décrit, c’est la façon dont le courant hégémonique du mouvement gay a comme acheté sa respectabilité en acceptant de relayer le nationalisme américain, de s’en faire le vecteur, au niveau national et international, en peignant notamment les États-Unis comme un héraut des libertés dans la mesure où ils reconnaitraient et défendraient, sur leur territoire et dans le monde entier, les droits des homosexuels. En reprenant à leur compte l’analyse du livre de Puar, des organisations internationalistes gays comme Helem ou al-Qaws, qui est basée en Israël, ont pu se blanchir de l’accusation de complicité avec l’impérialisme et se présenter comme des adversaires de l’homonationalime étasunien et de ses prétentions impérialistes.
Vous avez récemment travaillé sur la problématique de « la sexualité en Islam ». Selon vous, cette problématique est inadéquate et masque la vraie question que devraient poser les chercheurs occidentaux : la production de l’Islam à travers le prisme de la sexualité. Pouvez-vous nous dire ce qui est en jeu dans le retournement de la question ?
Ce que je cherche à comprendre, c’est la façon dont l’Islam est produit au sein des discours sur la sexualité, par les militants et les chercheurs. Pour moi, c’est cette production de l’Islam dans la sexualité qui doit être étudiée, de façon à comprendre comment un champ émerge autour de l’affirmation qu’il est essentiel d’étudier un objet défini comme « la sexualité en Islam». Je voudrais montrer comment cette production – qui s’opère sous la rubrique de l’étude de «la sexualité en Islam» – est précisément ce qui permet à ce discours de se dissimuler soi-même, alors que ce qu’il est en réalité en train de faire, c’est de produire l’« Islam » lui-même, un « Islam » qui est essentiel à sa compréhension de la façon dont la sexualité fonctionne en Occident, et même de la façon dont l’Occident se constitue à travers la sexualité. Tout cela relève bien sûr d’une méthode orientaliste éprouvée – on pourrait même parler de ruse, bien que le tour de passe-passe n’ait pas forcément besoin d’être conscient.
Pour moi, il faut ici mener une enquête, comme celles qu’a pu mener Foucault, sur les conditions de possibilité qui autorisent la formulation d’énoncés de vérité concernant l’«Islam» et la sexualité. Au lieu de se donner pour objet l’étude des mécanismes de quelque chose comme la sexualité au sein de la catégorie d’Islam, au lieu de présupposer toutes ces catégories comme si elles étaient données, nous devons commencer par nous intéresser aux « mécanismes positifs » qui produisent cette volonté de savoir occidentale. Ce type d’approche nous en apprendra beaucoup sur la façon dont les recherches occidentales sur la sexualité constituent non seulement quelque chose qu’elles nomment l’« Islam », mais également des catégories comme celles d’« Europe » ou d’« Occident », et comment elles produisent une normativité toujours déjà racialisée. ■
NOTES
1. Edward Said, On Late Style: Music and Literature against the Grain, New York, Pantheon, 2006, p. 85.
2. Cette image est au cœur de l’essai paru en 1988 de Gayatri C. Spivak Les Subalternes peuvent-elles parler ? (trad. J. Vidal, Paris, Éditions Amsterdam, 2010).
3. De Jasbir K. Puar, on pourra lire en français Homonationalisme. Politiques queers après le 11 septembre, trad. M. Cervulle et J. Minx, Paris, Éditions Amsterdam, 2012.
Copyright © 2013 RdL La Revue des Livres.
[Photo © Tony Cosentini]